La FED, les banques et le pétrole

Je vous propose de découvrir un texte de mon ami et camarade d’écriture Cyrille Jubert.

Cyrille, jusqu’à il y a peu, écrivait pour les célèbres Chroniques Agora que l’on ne présente plus et pour l’une de leurs lettres spécialisées sur les métaux précieux qui sont, disons-le, l’un des dadas de Cyrille mais vous le découvrirez progressivement pas le seul.

Il va y avoir quelques changements au niveau du site Insolentiae, techniquement mineurs en façade, mais plus important dans le « biniou »… Bref, ce que vous allez voir surtout, c’est l’arrivée de nouveaux auteurs aussi libres et impertinents que moi et qui se retrouvent autour de ces valeurs. L’idée c’est de vous proposer d’enrichir votre réflexion. Pour cela, il n’y a pas dire, il faut lire, lire, et lire encore comme disait ma grand-mère.

Alors c’est avec plaisir que je laisse un peu de place à Cyrille pour ce premier article qu’il vous propose.

Vous verrez, vous allez prendre l’habitude de le lire… et vous risquez d’y prendre goût !

Bienvenu chez les impertinents Cyrille !

Charles SANNAT

 

Ecrit le lundi 26 décembre 2016
Je vous livre ci-dessous un texte qui m’a amené à me poser beaucoup de questions.
Je n’ai pas les réponses, mais poser les bonnes questions amènent à faire des recherches, et à trouver des pépites, qui amènent à poser plus de questions encore…
Un exercice assez intéressant …
La FED, les banques et le pétrole
« La Réserve fédérale américaine a présenté vendredi 23 septembre un projet de loi visant à limiter les positions prises par les grandes banques de Wall Street sur le marché de l’énergie

Les règles actuelles autorisent des banques comme Goldman Sachs ou Morgan Stanley à investir dans le stockage, le raffinage et le transport d’énergie, mais le nouveau projet de la FED rendrait ces investissements plus coûteux en capital, donc potentiellement moins rentables, puisqu’ils devraient renforcer leur capital d’un Dollar pour chaque Dollar investi dans l’énergie.
La FED envisage aussi d’interdire aux institutions financières de contrôler des centrales électriques.
Dans le même projet,  les holdings bancaires auraient interdiction de posséder des stocks de métaux industriels, cuivre et aluminium, notamment.

La publication de ce projet donne le coup d’envoi d’une phase débats de trois mois, durant laquelle il peut être modifié.
La FED estime que la mise en œuvre de ses propositions permettrait de protéger les banques et l’ensemble du système financier contre des mésaventures coûteuses telles que la catastrophe de l’explosion de la plate-forme pétrolière Deepwater Horizon dans le golfe du Mexique en 2010. »
 
Les Échos, voir le texte original en anglais de Reuters
En réalité, ce « projet »  a déjà été évoqué par Bloomberg dés le 8 septembre 2016. C’est une tentative de durcissement de la Loi Dodd-Frank, dont le titre complet définit ses objectifs :
« Loi visant à promouvoir la stabilité financière en améliorant la responsabilisation et la transparence dans le système financier pour mettre fin aux établissements « trop gros pour les laisser faire faillite » , protéger le contribuable américain de sauvetages financiers, et les clients des banques de services financiers abusifs. »
Cette loi a été créée après l’effondrement financier de 2008. Les établissements financiers avaient alors été sauvés par un renflouage systématique au frais du contribuable américain. Elle a été signée par Obama en juillet 2010, mais les banques ont depuis mis en branle des armées d’avocats pour retarder son application, avec un certain succès dans ce combat d’arrière-garde.
L’amendement ci-dessus a été soumis au Congrès conjointement par la FDIC (qui assure les dépôts bancaires), l’OCC (l’organisme de régulation et de contrôle des banques) et la Banque centrale américaine.  Il semblerait que les États-Unis soient en marche pour un retour de la Loi Glass-Steagall, séparant les activités de banque de dépôt de celles de banque d’affaires, peut-être même en étant plus restrictif qu’auparavant.
Ce projet de la FED, qui semble comminatoire passé ce délai de 3 mois, a pour but initial de protéger le système bancaire américain.
Ne révèle-t-il pas aussi un vrai changement géopolitique pour le début de l’année 2017 ?
Prévention du coût de risques naturels ?
Dans l’article originel ci-dessus, il est fait mention de  la catastrophe écologique, qui a résulté de l’explosion de la plate-forme Deep Water Horizonen avril 2010. Pour mémoire, ce puit de forage est le plus profond du monde. Foré sur une faille dans le golfe du Mexique par BP, la fuite de pétrole a généré une catastrophe écologique majeure, dont le coût n’est pas encore arrêté, puisque les procès sont toujours en cours. Aux 4 milliards de $ de l’amende initiale, 18 milliards de $ pourraient venir se rajouter.
La loi semble vouloir interdire aux banques de se mettre en danger dans des métiers qui ne sont pas les siens.
Interdiction du transport et du stockage de carburant
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Souvenez-vous de cette gigantesque fuite d’un réservoir de gaz souterrain en Californie, qui a relâché entre octobre 2015 et février 2016, près de 100 000 tonnes de méthane dans l’atmosphère.
Début septembre, la Georgie, l’Alabama et le Tennessee était mis en état d’urgence du fait d’une fuite dans un pipe-line d’essence. Le pipe-line ayant été fermé, l’état d’urgence a été décrété par crainte d’une forte pénurie de carburant. Cette canalisation étant enterrée et les vapeurs d’essence étant extrêmement inflammables, nul ne pouvait dire combien de temps, cela prendrait pour découvrir le ou les points de fuite, ni pour les réparer.
Large Water Main Break
La American Society of Civil Engineers a estimé en 2013, que la détérioration des infrastructures économiques aux États-Unis était catastrophique et nécessiterait un investissement minimum de 3 600 milliards de $ dans les 5 ans, juste pour remettre en état les infrastructures basiques (ponts, canalisations, rails…). Un exemple : dans le monde, il y a 22 000 km de rail pour trains à grande vitesse, mais aucun aux États-Unis. Dans un article paru cette semaine, la même corporation d’ingénieurs révèle qu’il y a 240 000 ruptures majeures de canalisation d’eau par an, soit 700 par jour, coûtant 3 Md$ par an à réparer et une perte de 6 500 millions de litres d’eau par an. Changer ces conduites d’eau coûterait 1 T$.
Ce qui est vrai pour les conduites d’eau, l’est également pour tous les pipe-lines.
Le milliardaire Warren Buffet, qui cherche à avoir un monopole des transports de produits chimiques et pétroliers par le rail aux États-Unis, est à l’origine d’une série de catastrophes en 2015 Dakota Tennessee Virginie Wisconsin. Le développement de l’exploitation du pétrole et du gaz de schiste aux États-Unis a fortement accru la demande de transport de ces matières dangereuses, alors que le réseau ferré américain est vétuste. Ces graphes parlent d’eux-mêmes. Le nombre d’accidents se multiplient.
Les mouvements sismiques importants attendus dans les mois et années qui viennent par les autorités américaines, pourraient transformer tout réservoir de stockage et tout gazoduc en un drame écologique majeur et un gouffre financier pour les acteurs, tenus responsables des dommages.
Interdiction de détenir une centrale électrique
Les banques vont se voir interdire le droit de contrôler des centrales électriques. Cela me semble une saine démarche. Les centrales électriques demandent des investissements à très long terme, qui devraient être strictement du ressort de l’État. Dans le pays du libéralisme absolu, ce sont des compagnies privées qui ont pris en main ce domaine. La pression des actionnaires, qui veulent des retours sur investissement, a fait que les centrales américaines et leurs réseaux de distribution sont très vétustes et les coupures de courant extrêmement fréquentes. Les barrages hydroélectriques sont en piteux état et les 65 centrales nucléaires sont hors d’âge, leur construction s’étant étalée entre 1966 et 1976.
Un grand nombre de ces centrales nucléaires ont été construites sur les failles marquées ici en rouge. En cas de séisme majeur, les États-Unis auront peut être 15 ou 20 Fukushima à gérer. D’une manière ou d’une autre, cela ne devrait pas être une activité du secteur bancaire.
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Prévention de risques financiers ?
Limitation des positions des banques sur l’énergie : il y a plusieurs lectures possibles.
Assumez seuls vos risques
On sait que la Federal Reserve achète depuis un an, toutes les dettes pourries dans le domaine de l’énergie pour éviter les faillites officielles de compagnies dans le pétrole et le gaz, mais aussi  les effets dominos sur le secteur bancaire.
Ce projet pourrait annoncer la fin de cette politique de sauvetage itératif par la Banque Centrale, puisque la FED demande aux banques de renforcer leur capital d’un dollar pour chaque dollar investi dans le domaine de l’énergie. Ce qui impliquerait que les banques augmentent leur capital de 4 milliards de $, ce qui pourrait s’avérer difficile dans une période où la confiance aveugle dans le système bancaire n’est plus de mise.
Comme cette politique de rachat de dettes n’est possible que par une création monétaire permanente de la FED, cela pourrait indiquer  la fin du QE ou du moins la fin de cette politique de sauvetage du secteur énergétique par la banque centrale.
Fermeture du casino 
Vous connaissez les accords qui ont été signés avec l’Arabie saoudite dans les années 70, avec obligation de vendre le pétrole en dollar en passant par quelques banques de la City de Londres et de Wall Street, avant de placer cette trésorerie en bons du Trésor US. Cette politique a permis aux États-Unis d’accumuler sans fin des dettes, puisque l’OPEP achetait toutes les obligations du Trésor
Ce que vous savez moins, c’est que jusqu’à l’autorisation de la création du marché ICE à Londres, les prix du brut était strictement côté sur le NYMEX, le marché de NY où quelques méga-banques comme Goldman Sachs et Morgan Stanley étaient totalement maîtresses du jeu de ce « pétrole-papier ».  Morgan Stanley est une Banque créée par JPM, pour contourner la loi Glass-Steagall qui obligeait de séparer les activités banque de dépôts et banque d’affaires.  Ces deux méga-banques tenaient le marché des futures et depuis la fin des années 90 avec JPM, celui des produits dérivés liés au pétrole, manipulant les tendances à leur gré.
Il était généralement admis dés 2008, qu’au minimum, 60 % du prix du pétrole était le fait de la spéculation. Cette spéculation était le fait de professionnels du pétrole et de la banque,  jusqu’à ce qu’Internet et l’ouverture du courtage en ligne mette le casino à la portée d’un très large  public.
D’un cours oscillant autour de 20 $ dans les années 90, le pétrole va s’envoler partir de 2002 jusqu’à 140 $ le baril, avant de s’effondrer brutalement à 40 $, une chute de 70 % en seulement quelques mois. Ce n’est un secret pour personne que Goldman Sachs a tout fait pour gonfler cette bulle par des déclarations fracassantes, annonçant le pétrole à 200 $. Rolling Stones , en 2010, a fait un dossier sur GS avec le titre « The Great American Bubble Machine », dans lequel un chapitre est consacré à la bulle du pétrole de 2008.
À la lecture de ce graphe, le pétrole a abordé l’ultime phase de chute de la bulle mi 2014, les cours devraient revenir à leur point de départ autour de 20$
La FDIC, l’OCC, la Fed et le Congrès semblent également chercher à se refaire une virginité vis-à-vis des électeurs en proposant de mettre fin aux manipulations crapuleuses des Banksters de Wall Street.
Il a été maintes fois démontré que JPM (pour ne citer que cette banque) manipulait les cours de l’or et de l’argent à sa guise, tout en stockant le métal avec une triple comptabilité entre le Comex, le LBMA et certains ETF. Comme dans une partie de bonneteau, les « commerciaux » du COMEX font tourner les mêmes quantités d’or d’un compte à l’autre, sans qu’aucune transaction réelle n’ait lieu, mais cela permet de contrôler le prix des métaux et par là même défendre la valeur des monnaies fiduciaires.
Goldman Sachs s’est fait épingler en 2014 pour manipulation des prix de l’aluminium, qu’il stockait en grandes quantités et tardait à livrer aux clients comme Coca-cola ou autres vendeurs de canettes, exigeant des primes pour accepter de charger les palettes vendues. Vous trouverez l’histoire sur Bloomberg et une version édulcorée en français sur France24. L’affaire a été sanctionnée par la justice américaine, mais est remontée jusqu’au Congrès des États-Unis, ce qui explique la volonté actuelle de légiférer pour encadrer les activités des Banksters.
Est-ce le rôle d’une banque de raffiner du pétrole, de le transporter ou de le stocker avant de vendre à ses clients des paris sur le fait que le prix du baril va monter ou descendre?  Tous les jours, vous trouverez dans la presse spécialisée des articles sur le pétrole expliquant pourquoi le baril vient de baisser de 10 ticks ou monter de 20.  Ces commentateurs font partie intégrante du système.
Ce qui est vrai pour le pétrole, l’est aussi pour l’aluminium, le cuivre, le gaz,  l’or, l’argent, le blé, le sucre … ou le csacao.
Souvenez vous de Paribas en 2010 participant à une manoeuvre financière pour ramasser toutes les fèves de cacao disponibles sur le marché, provoquant une hausse de 33 % des cours. Cette affaire avait provoqué un tollé international. Christine Lagarde avait parlé de règlementer le marché et Obama de légiférer en rajoutant un volet à la loi Dodd-Frank. Nous y sommes.
Le rôle des banques devrait se cantonner à prêter de l’argent.
Les rats quittent le navire
Comme vous le savez, la Reserve fédérale est un organisme privé, dont les actionnaires sont les plus grandes banques américaines. Ce projet n’est donc pas une surprise pour ces banquiers, qui ont eu le temps de s’y préparer.
Ainsi, la banque Morgan Stanley a scindé ses activités de commerce de gaz en mars 2015 et cédé ses activités de courtage de pétrole en mai 2015, avant de vendre en juillet 2015 ses activités dans le commerce de l’énergie à la Royal Dutch Shell.
La Fondation Rockefeller vend tous ses avoirs dans le domaine des énergies fossiles (gaz et pétrole)
Alors que c’est le pétrole et son monopole dans le transport et la distribution qui a fait la fortune de la famille Rockefeller au début du XXe siècle, la Fondation familiale a annoncé le 23 mars 2016 qu’elle vendait toutes ses parts dans ce domaine et notamment Standard Oil, alias Exxon Mobil, alias Esso.
Y a-t-il un rapport avec la chute brutale et continue du pétrole ?
Fin du pétrodollar
Les accords pétroliers des années 70 ont permis d’imposer la suprématie du Dollar dans les échanges internationaux, tout en assurant aux États-Unis une demande permanente pour ses obligations du Trésor, quel que soit le déficit budgétaire. Mais si le pétrole n’est plus strictement coté en dollar avec un cours imposé par les banquiers de Wall Street, ce château de cartes s’effondre.
Depuis 2009, la Chine a créé un marché des futures de l’énergie à Shanghaï, où le pétrole doit être cité en yuan. Le gouvernement n’a pas encore donné le feu vert pour l’ouverture de ce marché, laissant encore la place à la diplomatie. Pour combien de temps encore ?
De son côté, la Russie a ouvert son propre marché des futures, où son pétrole est coté en rouble.
L’Iran, mis au ban des échanges bancaires internationaux, a développé un système de troc, gaz et pétrole contre de l’or.
Après l’amende donnée par la justice américaine à Paribas, le Président de Total avait dit qu’il n’était pas nécessaire de payer son pétrole en dollar (il est mort brutalement peu de temps après). Les gouverneurs de banques centrales en Europe ont également poussé à éviter le billet vert dans les échanges internationaux, pour ne pas se mettre sous la coupe de la justice américaine. Une sage précaution, quand on voit comment les amendes pleuvent sur les banques.
Le Titanic prend l’eau de toutes parts.
En limitant les positions des banques, jusqu’ici seules maîtresses du jeu, la Réserve fédérale imposerait, peut-être, l’une des demandes répétées de la Chine et de la Russie, concernant « la recherche des vrais prix de marché ».  Une terminologie que nous avons retrouvé à de nombreuses reprises au sujet de l’or et de l’argent, qui sont eux aussi totalement manipulés par les banques grâce au jeu des produits dérivés.
Le FMI a semble-t-il réussi à pousser son DTS, pour que des obligations puissent être proposées au marché dans cette unité monétaire. Le rôle prépondérant des obligations du Trésor US devrait se réduire progressivement et le dollar, quitter le devant de la scène. Cela devrait être de plus en plus évident tout au long de l’année 2017.
Choc pétrolier à rebours
Cet addenda à la loi Dodd-Frank pourrait donc révéler beaucoup plus de la partie émergée de l’iceberg, lisible à première lecture.
Le pétrole est en train de perdre une grande partie de son rôle monétaire. Les banques américaines vont devoir s’adapter très rapidement à ce changement, et à la perte de pouvoir et de revenus récurrents que leur conféraient les accords pétroliers de 73. C’est donc un choc pétrolier à rebours que risque d’encaisser Wall Street à l’aube de 2017.