Je suis dans une université américaine dans l’état de New-York, suivant les cours de la business school et étant en même temps professeur assistant (en économie) pour payer mes études. Quelques mois après mon arrivée, le patron du département me convoque pour me dire que j’allais enseigner la comptabilité analytique aux jeunes étudiants. Ce à quoi je lui réponds que je n’avais jamais fait de comptabilité de ma vie.

« Aucune importance », me dit-il, « vous allez l’apprendre en même temps que vos élèves ».

Et me voilà professeur de comptabilité… et le plus rigolo est que j’ai absolument adoré, au point que le même directeur me dira un an plus tard que je devrais passer un doctorat dans cette matière pour l’enseigner. Il me fallait revenir en France pour faire mon service militaire et je déclinais donc la proposition. À quoi tient la vie…

Pourquoi ai-je adoré la comptabilité ?

La comptabilité en partie double qui s’est vraiment développée en Italie au XIIIe siècle est une merveille de logique. Sans sa création, le capitalisme n’aurait sans doute pas pu voir le jour. Le principe en est simple : il est impossible de passer une seule écriture, il faut toujours en passer deux.

Si vous achetez une voiture pour votre société et que vous la payez cash, le compte voiture de fonction augmentera du prix de la valeur de la voiture, et le compte cash diminuera d’un montant équivalent. Et toutes les sorties de cash en fin de parcours s’équilibrent avec toutes les entrées de cash, soit qu’il s’agisse de recettes, soit qu’il s’agisse d’emprunts ou d’amortissements.

Bref, la comptabilité vous apprend « qu’un repas gratuit, ça n’existe pas » comme le disait Milton Friedman.

Et je crois très sincèrement que cette expérience a fait de moi un économiste pas tout à fait comme les autres. Ainsi, quand un homme politique propose une nouvelle dépense, je vois en général assez vite au crédit de qui il faut l’enregistrer (ceux qui vont voter pour lui) mais j’essaie aussi autant que faire se peut de comprendre au débit de qui elle va aller, c’est-à-dire qui va payer.

Prenons le « débat » absolument surréaliste qui a lieu en France en ce moment sur ce qu’il est convenu d’appeler le « Revenu universel ». La logique de la proposition de mes ODS est à crever de rire ou de désespoir.

  • Première proposition : il n’y a pas assez de travail pour tout le monde. Ah bon ? Et pourquoi y a-t-il trop de travail en Allemagne ou en Grande-Bretagne et pas assez de travailleurs ? Et pourquoi l’inverse en France ? C’est rigolo, mais plus il y a de gens qui travaillent dans un pays et moins il y a de chômeurs. Se pourrait-il que ce soit le chômage qui crée le chômage ? Et que payer les gens à ne rien faire engendre du chômage ?
  • Deuxième proposition : il faut libérer une partie de la population de la malédiction du travail en permettant aux paresseux de rester au lit. On a vu le résultat de cette politique avec les subventions aux intermittents du spectacle qui sont devenues un véritable gouffre financier en France. Je voudrais bien que l’on m’explique pourquoi ce qui ne marche pas pour les intermittents devrait fonctionner à la satisfaction générale pour la population dans son ensemble.
  • Troisième proposition : ça ne coûtera rien si on abolit toutes les autres subventions. Éclat de rire général ici. Si on file ce Revenu universel à tout le monde, y compris à ceux qui n’en ont pas besoin, à partir de l’enveloppe actuelle des dépenses de solidarité, par construction ceux qui en ont besoin auront moins d’aide puisqu’ils devront la partager avec ceux qui n’en ont pas besoin. Donc le budget solidarité va exploser à la hausse.
  • Et enfin, quatrième proposition, la connotation morale : « Il faut arrêter de perdre sa vie à la gagner. » Le travail avilirait -il ?  Je ne le crois pas. On pense ici à la citation de Richelieu « l’homme est un mulet qui se gâte au repos » ou au proverbe de mon enfance, « l’oisiveté est la mère de tous les vices ».

Je conçois très bien que toutes ces remarques sont le fait d’un esprit égoïste et quelque peu ranci et donc je vais enlever mon chapeau de moraliste pour mettre ma visière de comptable et mes manches de lustrine (ce qui est bien pire) pour passer à ce que nous enseignerait une comptabilité en partie double si elle était pratiquée dans ce cas de figure.

Je vois très bien qui va bénéficier de cette « libération », et ce sont ceux qui se sont illustrés place de la République il y a un an où ils ont fait preuve d’une créativité qui a changé la vie de la population dans son ensemble, en incitant un certain nombre de citoyens à voter Marine. Pas de problème sur le poste « crédit » donc.

Mais je dois passer une seconde écriture…

À qui vais-je donc attribuer le débit ?

Réfléchissons.

Les bénéficiaires de ces allocations vont s’en servir pour consommer des biens ou des services qui ont été produits par le travail de ceux qui eux ont décidé de continuer à travailler. Et donc ces pauvres laborieux vont connaître une baisse de leur pouvoir d’achat. Il ne peut pas en être autrement.

Allons plus loin. Nos passagers clandestins qui sont dans le bus mais qui n’ont pas payé leur ticket peuvent présenter leurs créances sur trois formes de travail, le travail du passé, le travail du présent ou le travail du futur.

  1. Le travail du passé, qui en bonne théorie économique s’appelle le stock de capital, est égal à l’épargne des générations passées. Nos « non travailleurs » ne vont pas contribuer à la croissance de ce stock de capital, bien au contraire. Comme sur le long terme, l’épargne égale l’investissement, cela veut dire que l’investissement va baisser ou croître moins vite que si tout le monde s’était retroussé les manches. Et donc ceux qui travaillent vont souffrir d’une baisse de la productivité de leur travail et donc d’une baisse de leur niveau de vie. Et comme le stock de capital va baisser, les générations futures vont avoir un niveau de vie fortement en baisse. Travailler plus pour gagner moins, voilà ce qui attend les bosseurs. Gageons qu’ils vont tous partir pour Hong Kong ou pour Londres.
  1. Le travail actuel. La proposition est simple pour ceux qui ne travaillent pas : ils ont un droit inaliénable sur la production de ceux qui travaillent. Ce qui veut dire en termes clairs que le départ pour Londres ou pour Hong Kong s’impose de façon urgente. Rajoutons que compte tenu de la construction européenne, tous ceux qui n’ont pas envie de travailler en Europe auront un droit sur le travail des Français qui continuent à se lever le matin, à condition de venir vivre en France. Attendez-vous à une invasion non pas du plombier, mais du fainéant Polonais… ce qui est bien pire.
  1. Le travail du futur. Qu’à cela ne tienne me diront les partisans de ce projet brillant d’intelligence et de générosité. Pour financer tout cela, il suffira à l’État d’emprunter sur les marchés financiers, c’est-à-dire de faire payer ceux qui ne sont pas encore nés et qui donc n’ont pas pu voter cette merveilleuse proposition. Remarquons ici que l’État français est déjà en quasi cessation de paiement et que l’Europe nous interdit tout accroissement et du déficit et de l’endettement, et l’on voit immédiatement la qualité de la réflexion intellectuelle qui a entouré ce projet. Combien de pays se sont enrichis dans l’histoire en émettant de la dette à tour de bras ? Euh…

Le Revenu universel est donc sûrement une remarquable invention politique pour essayer d’enfumer le peuple une fois encore mais une totale imbécillité économique et comptable. Nos ODS ne se lasseront jamais, à l’évidence, de proposer des projets idiots.

Que des braves gens vous dis-je, et qui bien sûr veulent le bonheur de l’humanité.

Encore une fois en effet, nous avons une proposition faite par des « oints du Seigneur » qui n’ont jamais travaillé ailleurs que dans le secteur public ou dans la politique. Dans le domaine de la répartition des revenus, c’est certainement aussi idiot que l’a été et le reste l’euro dans le domaine des monnaies ou dans le domaine de la fiscalité l’impôt sur la fortune. Ce qui est amusant, c’est que ce sont quasiment les mêmes, tous sortis du même moule, qui sont à l’origine des trois idées. Aucun n’a jamais fait une échéance de sa vie ni trouvé un client pour pouvoir payer ses salariés. Il est beaucoup plus simple de conquérir le pouvoir politique et d’envoyer les gendarmes chez ceux qui ne voudraient pas payer.

Et bien sûr, fidèles à leurs habitudes, ils ne nous présentent que le côté « crédit » et personne ne nous parle du côté « débit », c’est-à-dire de qui va payer et comment. Comme toujours, quand il s’agit d’une proposition faite par mes ODS, il n’y aura que des gagnants.

Hélas, dans la réalité comptable, il faut inscrire le débit au compte de ceux qui bossent, qui ont bossé ou qui vont peut-être bosser dans le futur.

Si l’un ou l’autre des lecteurs de l’IDL a une autre idée, surtout, surtout qu’il m’en fasse part.

Et je conclus en rappelant ce que disait Margareth Thatcher :

« Le socialisme durera aussi longtemps que les socialistes auront l’argent des autres à dépenser. »

Inutile de souligner que le Revenu universel est l’exemple quasiment parfait d’une dépense de type socialiste, donc économiquement et logiquement stupide.

Source Institut des Libertés ici

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