Je vous propose de lire le dernier billet de Jacques Attali, paru dans L’Express et intitulé “À quoi servez-vous ?”.

Pour tout vous dire, je trouve étrange ce titre, éminemment philosophique au demeurant, et à la lecture attentive de son texte, je n’ai pas l’impression qu’Attali trouve que nous servions dans notre grande masse à grand-chose.

Je partage néanmoins sa conclusion qui, implicitement, invite à plus d’humanité.

J’espère effectivement que nous saurons nous engager sur cette voie, et c’est à cela que chacune et chacun de nous doit œuvrer, là ou il est, en “faisant sa part”, comme le dit avec une infinie sagesse Pierre Rabhi.

Charles SANNAT

À quoi servez-vous ?

Quand je compare le déluge de banalités et de futilités dont s’abreuvent les sociétés dites modernes et le déluge de feu qui pleut sur les autres, il m’arrive de penser que le monde est plus fou encore qu’il ne l’a jamais été, qu’il manque totalement de sens, que la vie manque de sens ; et qu’une seule question mérite d’être posée, par chacun de nous, pour guider chacune de nos vies, et pour tenter de remettre le monde sur le chemin de sa survie et des lumières.

Une question révolutionnaire et simple. Une question révolutionnaire parce que simple : à quoi servons-nous ? À quoi servez-vous ?

Si chacun voulait bien se poser cette question, autrement que de façon sommaire ; si chacun voulait vraiment y chercher une réponse sincère et exigeante, on serait d’abord emporté dans un abîme de perplexité : pourquoi faudrait-il être utile ? À qui ? À quoi ? Qu’est-ce qu’être utile ? Comment être utile ? Faire le mal au nom d’une cause, est-ce être utile ?…

D’abord, faut-il être utile ? Bien des gens répondent instinctivement négativement à cette question, et pensent que la vie se résume à survivre, comme un animal, et à jouir de chaque instant, dans la limite de ses moyens. Autrement dit, la seule utilité qu’on devrait chercher à avoir serait de gagner sa vie et celles de ceux qui dépendent de nous de vivre, pour prendre le maximum de bon temps. Mais si tous les humains se contentaient d’une telle réponse, si chacun se contentait de chercher son propre bonheur, on sait maintenant d’expérience, malgré tous ceux qui ont prétendu le contraire, que le monde serait condamné à la brutalité la plus sauvage, et à la destruction de la nature. On le sait parce que c’est à quoi on assiste tous les jours : aucune civilisation ne peut survivre par la simple juxtaposition de milliards d’égoïsmes. Il lui faut beaucoup plus : que chacun soit utile à quelque chose.

Alors, puisqu’il faut être utile, à qui, ou à quoi, faut-il l’être ? À soi-même ? Cela ne peut suffire (car si une telle réponse était justifiée, il suffirait de ne pas exister pour qu’il devienne inutile d’être utile). À ses enfants ? Cela non plus ne peut suffire, car il suffirait aussi de ne pas en avoir pour perdre toutes raisons d’être. À tous ceux qu’on aime ? Ce serait tout aussi insuffisant puisqu’il suffirait de ne pas aimer pour ne pas avoir de raison d’être utile.

Autrement dit, et c’est révolutionnaire : une raison d’être utile ne peut être créée par celui qui la cherche. Elle doit exister indépendamment de lui.

Alors, comment être utile ? Posez-vous cette question : à quoi servez-vous ? Osez être exigeant avec vous-même en y répondant.

Évidemment, je me pose à moi-même sans cesse cette question. Et, après avoir écarté les réponses les plus évidentes (« je sers à survivre » ou « je sers à être heureux », ou « je sers à ce que mes proches soient heureux »), pour les raisons dites plus haut, j’en viens à d’autres réponses : je dois servir à ce que d’autres, qui me sont inconnus et ne dépendent pas de moi, soient heureux, et en particulier à ce que ceux qui existeront après moi soit heureux. Autrement dit, à ce que le monde soit un peu meilleur après moi, grâce à moi.

Mais une telle réponse purement altruiste est très difficile à exiger de tous les humains, dans la vie quotidienne : si le monde ne peut être une juxtaposition d’égoïsmes, il ne peut non plus être composé de milliards d’altruistes désintéressés. Pour qu’il soit réaliste d’escompter que chacun serve à quelque chose, il faut encore que chacun trouve son bonheur dans le fait de servir à quelque chose, comme par exemple rendre les autres, inconnus, heureux ou préserver la nature, ou tout autre projet altruiste. Il faut qu’être heureux soit la conséquence de son utilité au monde et non pas sa propre raison d’être.

Ce n’est ni simple, ni naturel. Et la survie de l’humanité ne l’est pas. Telle est même la grandeur de la condition humaine. Telle est aussi sans doute l’explication profonde de notre difficulté à créer les conditions de notre propre pérennité. Tel est sans doute enfin le combat majeur de notre civilisation, si elle ne veut pas disparaître, dans le feu et les larmes, mais au contraire progresser, en donnant du sens à chacun de nos propres gestes, à chaque sourire de l’autre.

http://www.attali.com/actualite/blog/geopolitique/a-quoi-servez-vous-2

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